note à mes lecteurs:
si je vous raconte tou ces détails, ce n'est pas pour me plaindre mais pour que vous réalisiez les conditions dans lesquelles nous sommes appelés à travailler: nous sommes responsables de nos patients, de la qualité de nos prestations, mais dans ces conditions de stress, il est parfois difficile de focntionner...
Nous sommes logés provisoirement dans une maison qui a tenu le coup au tremblement de terre et aux nombreuses répliques. Lits de fortune avec une moustiquaire suspendue au dessus. A plusieurs par chambres. Nous n’aurons pas droit à une minute d’intimité, sauf aux toilettes et sous la douche.
Nous sommes à nouveau embarqués à bord d’un véhicule MSF pendant 30 minutes pour aboutir dans un bar dancing de luxe, outrageant après tout ce que je viens de voir.
Un groupe de personnes est attablé, buvant des bières et fumant, plaisantant. Ce sont les personnes qui devaient nous accueillir à la base. Alors que nous sommes épuisés et choqués par notre arrivée, ils se font un malin plaisir de multiplier les récits tous plus inquiétants les uns que les autres à propos d’incidents militaires ou de fusillades entre gangs, d’afflux de blessés par balle, d’insécurité... de tirs en ville et autour de l’hôpital. Ils ont l’air désabusés et indifférents. Un des expatriés (ce sont tous les employés MSF qui ne sont pas de Haïti qui sont appelés ainsi) est là avec une (très) jeune femme Haïtienne et me la présente comme sa compagne (« tu comprends, - me dit-il -, je travaille ici depuis le tremblement de terre »...).
N’en pouvant plus de fatigue, je leur suggère de nous ramener à la base que nous puissions manger et nous poser, mais nous ne partirons qu’à 21:00 locale, soit pour nous 3 heures du matin...parceque le couvre-feu est à 21 heures et qu’on a bien le droit de rester dehors jusqu’à 21 heures...
Finalement, nous pourrons enfin prendre une douche (de l’eau froide qui sort d’un tuyau directement du mur), manger et nous coucher. Le bruit ambiant n’a pas cessé, les moustiques nous harcellent, il fait toujours une chaleur étouffante et humide, avec toujours cette odeur qui me prend à la gorge, ...et je suis dans un tel état de stress que je ne parviens pas à dormir...
Je passe la nuit dans l’angoisse et le désespoir, le découragement aussi : il est juste impossible de faire quoi que ce soit face à un tel désasre humanitaire, et surtout, ma sécurité semble sérieusement mise en jeu, j’ai le sentiment que je risque ma vie, à tout moment.
A trois heures du matin plusieurs coups de feu retentissent dans les rues voisines.
Pourquoi me suis-je engagé là-dedans... c’est décidé, demain je demande mon rapatriement en Suisse. Pour raisons psychologiques... même si cela me fait terriblement honte.
Pluie de sms et de coups de téléphones avec Selina qui me calme et me rassure, me raisonne, avec une douceur et une patience d’ange, à une distance de 7'000 km...avec un décalage horaire de 7 heures… Comment fait-elle pour avoir autant confiance en moi et pour ne pas m’envoyer ballader avec mes idées loufoques et mes questionnements constants... Tu es une Sainte de me supporter ainsi... Merci pour ton aide précieuse !
La journée du 4 juin se passera en attentes, briefing sécurité à toutes les sauces, juste ce qu’il faut pour que la pression et le stress continuent à monter…
Le 4 juin après-midi, visite de l’Hôpital de Choscal.
Dans un état de tension assez palpable, notre cheffe de mission décide de nous embarquer à l’hôpital Choscal : ce qui nécessite une longue série d’appels radio pour planifier les véhicules et la route à suivre pour s’y rendre (nous circulons toujours en voiture, jamais à pied, toujours en convoi de plusieurs véhicules, et toujours en contact radio permanent).
Au moment de partir, tout est bloqué : des manifestations ont lieu sur les principaux axes de la ville et il risque d’y avoir des échanges de coups de feu entre les casques bleus de l’ ONU (MINUSTAH) et les gangs ou la population.
Finalement, 10 minutes plus tard, nous partons rapidement entre deux interventions militaires de la MINUSTAH…
Je vous laisse imaginer dans quel état de relaxation j’ai fait le trajet de 1 heure…
Nous traversons en continu des « rues » bordées de part et d’autre de ruines, d’ordures, de déjections, avec une foule de femmes, enfants et adultes qui errent, des vendeurs de tout et n’importe quoi, quelques personnes qui martellent des ferailles récupérées sur les maisons écroulées et qui seront probablement vendues pour quelques sous. Au milieu de ce cahos, des chiens, des cochons, de poules, et un bruit continu, assourdissant. Et toujours cette odeur étouffante et cette chaleur écrasante. Tout n’est que désolation, destruction, pollution, saleté, désespoir.
Brutalement les véhicules s’arrêtent : nous sommes arrivés sur notre lieu de travail, en plein milieu du gigantesque bidon-ville qui « abrite » 200'000 à 300'000 habitants.
Un très vieux bâtiment en béton délabré, entouré d’une « cour » dans laquelle sont parqués des générateurs d’électricité qui tournent à plein rendement et qui dégagent une fumée âcre de diesel et une chaleur brûlante qui se surajoute à la chaleur ambiante, des véhicules MSF et des véhicules délabrés, un drapeau MSF qui flotte dans l’air vibrant de chaleur et la poussière, et au milieu de tout cela, une foule de patients, femmes, enfants, adultes, vieillards, des femmes en plein travail d’accouchement qui se tiennent aux murs courbées par la douleur et hurlant à la mort à chaque contraction, des enfants qui pleurent en hurlant, d’autres qui sont tellement faibles et malades qu’on les croirait sur le point de mourir, des tentes dans lesquelles sont alignés des malades sur des lits de fortune, et le va-et-vient des visiteurs, des soignants. Tout le monde nous regarde passer avec nos T-Shirt MSF : « Bienvenue à Choscal » sont les paroles continuelles que nous entendons avec de grands sourires. Nous défilons dans les différents services, pédiatrie, gynécologie, chirurgie, médecine interne, « radiologie », « laboratoire », …Tout est délabré, sale, le matériel qui fonctionne encore (probablement un faible 30%) doit probablement dater de la première guerre mondiale (généreuses donations du monde occidental consumériste).
Au milieu de tout cela, des soignants fiers et souriants, nous montrent leur travail avec satisfaction. Le contact avec les patients sont durs, froids, sans étatd’âme et brefs. Alors que, notamment pour les enfants, j’aurais eu envie de les prendre dans mes bras et de les consoler, j’aurais voulu serrer des mains, écouter des patients …
Débit de patients : 100 par jour. Moyens à disposition : hôpital de 100 lits, moyens logistiques inexistants et de fortune, 3 médecins, 15 infirmiers, des « brancardiers », pour 5 services, horaires de travail : 7°° - 17°° pour raisons de couvre feu. La nuit il y a un « médical » (médecin ou infirmier) et un « non medical » pour la sécurité.
« Alors, ton impression ? » C’est la question qui m’a été posée après cette visite étourdissante de 2heures.
En rentrant à la base, notre logement définitif nous a été attribué.
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