Nous sommes déjà samedi, et je rentre d’une journée de 24 heures avec garde de nuit.
Notre population de patients est vraiment dans un état de précarité sévère. Il y a un grand nombre de malnutritions, qui sont faméliques et qui ressemblent aux rescapés des camps d’Auschwitz. Ils ont en général des infections sévères. Tous les patients ont l’air tellement plus vieux que leur âge biologique : une femme de 25 ans a l’air d’en avoir 40 ou même parfois 60 ans. C’est terriblement triste à voir.
Les pathologies les plus fréquentes sont le paludisme, les diarrhées, la typhoïde, les pneumonies, la tuberculose, l’anémie, et les fièvres d’origine indéterminées. Nous avons probablement des cas de Dengue.
Les jours se succèdent, tous avec leurs lots de souffrance et notre tentative de soigner ou d’aider de notre mieux, mais c’est vraiment difficile...
Nous avons un service d’obstétrique très actif et un nombre incroyablement élevé de naissances (en moyenne 15 par 24 heures). Etant donné que ces mamans n’ont aucun suivi médical, le nombre de grossesses pathologiques atteint un généreux 50%-60%, avec comme conséquences directes pour moi, un nombre impressionnant de prématurité, de césariennes urgentes, d’éclampsies. Chaque jour je dois prendre en charge des anesthésies urgentes pour 2 à 3 césariennes, et comme nous n’avons pas de pédiatre, je dois assumer en même temps la réanimation néonatale, qui se solde chaque fois avec une réanimation complète étant donné le délai entre le diagnostic de souffrance fœtale, la décision de césariser et la naissance de l’enfant. Grâce à Dieu, tous ces petits sont vivants, mais j’ai eu très chaud... Aux Soins Intensifs dont je suis le médecin responsable je dois gérer 3 prématurés de probablement 28 semaines, le plus petit ne pèse que 980 grammes. Hier ce petit a fait 2 arrêts cardio-respiratoires, et heureusement que j’étais disponible pour la réanimation (c’est à dire que je n’étais pas en salle d’opération). Ce matin, il va bien. Mon gros soucis c’est que nous n’avons plus de quoi surveiller les glycémies ... et pas de respirateur, heureusement le saturomètre nous aide pour constater que ces petits prématurés s’en sortent assez bien malgré nos moyens plus que rudimentaires (proches du néolithique supérieur).
Nos blessés par balles sont toujours vivants, pas du tout collaborants dans les soins, mais sacrément costauds pour supporter leurs blessures aussi bien.
Chaque jour nous avons environ deux décès, et parmi ces patients, il y a presque tous les jours un enfant qui meurt, c’est très difficile. Notre jeune patiente de 18 ans a succombé à sa typhoïde perforée, un de nos patients tuberculeux est décédé aussi.
Hier soir j’ai été appelé aux urgences pour tenter de réanimer une fillette de 2 ans en arrêt cardio-respiratoire, mais nous n’avons rien pu faire.
« Mes » soins intensifs commencent à s’organiser, et du coup, tout le monde envoie ses patients « critiques » dans mon service, il va falloir que je mette rapidement des règles en place.
Les chirurgiens locaux sont très difficile à contrôler, ils essaient dans l’indifférence générale de « placer » leurs cas avant les urgences, et depuis qu’ils ont compris que je suis le responsable du programme opératoire, ils me court-circuitent... hier ces crapules ont opéré deux ligatures de trompes alors qu’un enfant de 12 mois attendait depuis le matin qu’on l’opère d’un gros abcès de la cuisse, et une mère attendait aussi depuis le matin une césarienne en urgence pour extraire un bébé mort in utéro...
J’ai deux patients pédiatriques comateux qui n’ont répondu à aucun de nos traitement aux ICU et qui vont probablement décéder rapidement, faute de moyens. Leur examen neurologique est tellement inquiétant qu’il n’y a plus d’espoir.
Je commence à m’habituer à toutes mes anesthésies en solo absolu avec parfois une réanimation néo natale en parallèle, mais ce genre de gros stress est assez éprouvant et fatiguant.
Le collègue chirurgien avec qui je travaille est russe, originaire de Moscou. Il s'appelle "Yaroslav". Il a un sang froid impressionnant, et sait à peu près tout faire... il fait même des greffes de peau pour tenter de fermer des plaies ou des brulures.
Sinon, il césarise à tour de bras, fait de l’orthopédie et tous les traumatismes. Adultes, enfants, vieillards, sans distinctions, et le pauvre anesthésiste que je suis doit constamment s’adapter.
Nous avons même démarré un « programme de chirurgie électif » !
Il est difficile pour MSF de collaborer avec l’équipe locale : ils sont totalement indifférents, la loi du moindre effort semble être leur crédo, et surtout il y a un niveau de connaissances médicales qui fait peur, très peur... aucune idée des priorités, aucune idée de beaucoup trop de choses de base... Le travail ne manque pas pour organiser, planifier, préparer des cours pour le personnel, stimuler, encourager...
Les soignants Haïtiens sont très fiers et arrogants, nous regardent de haut et n’acceptent aucune remarque. Par contre ils ne viennent qu’à 9 heure ou 11 heures à l’hôpital, et s’en vont quand cela leur chante vers 16 heures en laissant tout en plan, ce qui signifie que nous autres petits médecins MSF devons venir par derrière et finir le travail pour que les patients ne soient pas abandonnés à leur triste sort.
Nous devons régulièrement réveiller nos infirmières qui dorment sur leur table de travail (même aux soins intensifs)...
Les familles aussi montrent une indifférence inquiétante : nous recommandons à des mamans d’enfants déshydratés de donner à boire la solution adéquate toutes les heures, et elles dorment toute la journée, ce qui fait que soit l’enfant décède , soit nous devons le perfuser, ce qui dans nos conditions de travail est vraiment difficile.
Je vais préparer des protocoles de soins pour mon service de soins intensifs, et revoir les protocoles d’anesthésie locaux, ce sera mon travail pour mon jour de repos demain, après avoir fait ma visite aux Soins Intensifs le matin.
Le travail ne manque pas, les responsabilités sont énormes, et le plus difficile est que chaque médecin est seul, vraiment seul pour assumer toutes ses décisions médicales...
Hôpital Choscal Cité-Soleil
Un des 5 projets MSF sur Port au Prince géré par MSF Belgique (il y a des projets MSF France, MSF Suisse, MSF Hollande, MSF Espagne)
Salle d'Opération - Choscal - Cité Soleil
A droite notre chirurgien russe, Yaroslav, et à gauche une infirmière qui l'assiste, mais elle n'a pas la formation technique pour l'instrumenter. Sur cette prise de vue tout à l'air assez standard et "propre", ce qui est très rassurant, mais la vue d'ensemble est nettement moins rassurante et bien plus déroutante.
samedi 12 juin 2010
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Maisons détruites
La Cathédrale de Port au Prince en ruines
Cité Soleil, le bidon-ville maudit
un des abords de Cité-Soleil, vu depuis une des seule route "carrossable". Tout le reste est un dédale et un labyrinthe de "ruelles" très étroites dans lesquelles il n'est pas possible de circuler en voiture, et circuler à pied pour un blanc, correspond à un suicide... il y a 99 % de se faire agresser, dévaliser, kidnapper ou tuer. Même en pleine journée. Il s'agit d'une zone "noire" c'est à dire, accès interdit et danger maximum. Même l'armée des casques bleus ne s'y aventure pas... cette photo a été prise aux alentours de l'hôpital de Choscal.
Haïti juin 2010
un camp de tentes (pas d'ombre, pas d'eau, pas de douches, pas de toilettes, pas d'électricité): les tentes se déchirent à cause du soleil et du vent, et les brèches sont "colmatées" avec des bâches en plastique. Température la journée: entre 30 et 40 degrés. Une famille par tente.
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