Médecin Sans Frontières Belgique - Mission Haïti - Projet Chirurgie Urgence - Cité Soleil Choscal

Médecin Sans Frontières Belgique - Mission Haïti - Projet Chirurgie Urgence - Cité Soleil Choscal

Commentaires

Pour ceux qui prennent connaissance de mon blog maintenant, je vous recommande de le lire dans l'ordre chronologique, c'est à dire de commencer par les messages publiés à la fin du mois de mai.

Hôpital Choscal Cité-Soleil

Hôpital Choscal Cité-Soleil
Un des 5 projets MSF sur Port au Prince géré par MSF Belgique (il y a des projets MSF France, MSF Suisse, MSF Hollande, MSF Espagne)

Salle d'Opération - Choscal - Cité Soleil

Salle d'Opération - Choscal - Cité Soleil
A droite notre chirurgien russe, Yaroslav, et à gauche une infirmière qui l'assiste, mais elle n'a pas la formation technique pour l'instrumenter. Sur cette prise de vue tout à l'air assez standard et "propre", ce qui est très rassurant, mais la vue d'ensemble est nettement moins rassurante et bien plus déroutante.

samedi 12 juin 2010

Les ONG mal perçues

Des millions de dollards ont été promis par la communauté internationale pour la reconstruction de Haïti.
Mais la corruption locale est telle que pour l'instant ce sont surtout les ONG qui reçoivent des dons.
Les haïtiens ne voient rien venir et rien n'a encore été fait pour tenter de reconstruire quelque chose.
On lit dans la presse locale les "méfaits" de la présence des ONG qui volent le travail des haïtiens et qui "récupèrent" tout l'argent des dons internationaux...
Des manifestations ont lieu tous les jours pour ce motif...
Cela ne va pas nous simplifier la tâche...

Ma vie « civile » de tous les jours :

Nous habitons dans un luxe honteux par rapport aux Haïtiens, mais c’est proche de la précarité et l’insalubrité selon les standards européens.
Douche froide tous les jours (il n’y a pas d’eau chaude).
L’eau est acheminée par camions citernes, est non potable et est chlorée pour la rendre non toxique.
Pour boire nous avons des gros bidons avec une eau tiède au gout horrible de plastic.
La nourriture est assez bonne.
Le plus pénible, c’est la promiscuité : pas une minute d’intimité, nous habitons à 10 dans la maison et partageons 2 douches et 2 WC, nous mangeons ensembles, nous partons ensembles et rentrons ensembles.
La météo est impitoyable: 35 à 40 degré tous les jours avec un taux d’humidité de 60% ou plus, ce qui nous fait un ressenti de 47 degrés selon les sites météo.
Les moustiques sont harcelants et il y en a deux sortes: ceux qui piquent le soir et à l'aube et qui nous transmettent la malaria (P Falciparum), et les moustiques mordeurs qui piquent le jour et transmettent la Dengue... un vrai bonheur...
Les poules et les coqs haïtiens sont complètement fous et déréglés, ils se mettent à hurler dès 2 heures du matin...
La pollution est étouffante, il n’y a pas de vent, et les haïtiens n’ayant plus de service de voirie, mettent le feu aux montagnes d’ordure dans les rues, ce qui dégage d’énormes nuages de fumée noire et âcre.
Le mondial de foot passionne les haïtiens qui ne soutiennent pas du tout leur équipe. Par contre il y a deux "clans" qui commencent à s'affronter: les pro Argentine et les pro Brésil....
Je n'ai pas besoin de télé ni de radio, il sufit d'entendre les hurlements (et les coups de feu) pour comprendre ce qui se passe...

Sécurité toujours :

L’être humain semble fait pour s’adapter à tout. Le taux de violence et de petite criminalité est en augmentation, nous entendons des tirs autour de l’hôpital de jour comme de nuit, nos opérateurs radio sont sur le qui-vive pour diriger nos convois sur des trajets différents tous les jours et à des heures différentes, chaque fois, nous entendons toute la journée des appels radio avec des questions sur la situation dans telle ou telle partie de la ville où brutalement toute activité et déplacements doivent être interrompus pour des raisons de sécurité. Et même moi qui étais très stressé la semaine passée, je deviens indifférent. J’en ai parlé avec les responsables de la sécurité, il parait que c’est une réaction normale mais qui nécessite de redoubler d’attention car cet état d’indifférence nous rend moins attentifs et c’est dangereux...Je commence à avoir en tête les diverses procédures en cas de braquage, d’enlèvement, et je commence à me repérer dans le chaos de cette ville en ruine.
La ville est séparée en zones de sécurité, vertes pour les zones calmes, jaunes pour les zones à risque, rouge et noire pour les zones à circulation interdite... nous habitons en zone rouge et nous travaillons en zone noire... nous sommes la seule ONG à nous occuper du bidonville de Cité Soleil. Les soldats de la Minustah sont partout, armés jusqu’aux dents, roulant à toute allure en jeep, ou en voitures blindées, et de nombreux tank sillonnent les rues.
Les Haïtiens qui travaillent avec nous à Choscal refusent de venir par leur propres moyens car ils ont peur, et c’est MSF qui organise des convois pour les conduire à l’hôpital et les ramener en convoi chez eux.

9 au 12 juin 2010 (projet médical)

Nous sommes déjà samedi, et je rentre d’une journée de 24 heures avec garde de nuit.

Notre population de patients est vraiment dans un état de précarité sévère. Il y a un grand nombre de malnutritions, qui sont faméliques et qui ressemblent aux rescapés des camps d’Auschwitz. Ils ont en général des infections sévères. Tous les patients ont l’air tellement plus vieux que leur âge biologique : une femme de 25 ans a l’air d’en avoir 40 ou même parfois 60 ans. C’est terriblement triste à voir.
Les pathologies les plus fréquentes sont le paludisme, les diarrhées, la typhoïde, les pneumonies, la tuberculose, l’anémie, et les fièvres d’origine indéterminées. Nous avons probablement des cas de Dengue.
Les jours se succèdent, tous avec leurs lots de souffrance et notre tentative de soigner ou d’aider de notre mieux, mais c’est vraiment difficile...
Nous avons un service d’obstétrique très actif et un nombre incroyablement élevé de naissances (en moyenne 15 par 24 heures). Etant donné que ces mamans n’ont aucun suivi médical, le nombre de grossesses pathologiques atteint un généreux 50%-60%, avec comme conséquences directes pour moi, un nombre impressionnant de prématurité, de césariennes urgentes, d’éclampsies. Chaque jour je dois prendre en charge des anesthésies urgentes pour 2 à 3 césariennes, et comme nous n’avons pas de pédiatre, je dois assumer en même temps la réanimation néonatale, qui se solde chaque fois avec une réanimation complète étant donné le délai entre le diagnostic de souffrance fœtale, la décision de césariser et la naissance de l’enfant. Grâce à Dieu, tous ces petits sont vivants, mais j’ai eu très chaud... Aux Soins Intensifs dont je suis le médecin responsable je dois gérer 3 prématurés de probablement 28 semaines, le plus petit ne pèse que 980 grammes. Hier ce petit a fait 2 arrêts cardio-respiratoires, et heureusement que j’étais disponible pour la réanimation (c’est à dire que je n’étais pas en salle d’opération). Ce matin, il va bien. Mon gros soucis c’est que nous n’avons plus de quoi surveiller les glycémies ... et pas de respirateur, heureusement le saturomètre nous aide pour constater que ces petits prématurés s’en sortent assez bien malgré nos moyens plus que rudimentaires (proches du néolithique supérieur).
Nos blessés par balles sont toujours vivants, pas du tout collaborants dans les soins, mais sacrément costauds pour supporter leurs blessures aussi bien.
Chaque jour nous avons environ deux décès, et parmi ces patients, il y a presque tous les jours un enfant qui meurt, c’est très difficile. Notre jeune patiente de 18 ans a succombé à sa typhoïde perforée, un de nos patients tuberculeux est décédé aussi.
Hier soir j’ai été appelé aux urgences pour tenter de réanimer une fillette de 2 ans en arrêt cardio-respiratoire, mais nous n’avons rien pu faire.
« Mes » soins intensifs commencent à s’organiser, et du coup, tout le monde envoie ses patients « critiques » dans mon service, il va falloir que je mette rapidement des règles en place.
Les chirurgiens locaux sont très difficile à contrôler, ils essaient dans l’indifférence générale de « placer » leurs cas avant les urgences, et depuis qu’ils ont compris que je suis le responsable du programme opératoire, ils me court-circuitent... hier ces crapules ont opéré deux ligatures de trompes alors qu’un enfant de 12 mois attendait depuis le matin qu’on l’opère d’un gros abcès de la cuisse, et une mère attendait aussi depuis le matin une césarienne en urgence pour extraire un bébé mort in utéro...
J’ai deux patients pédiatriques comateux qui n’ont répondu à aucun de nos traitement aux ICU et qui vont probablement décéder rapidement, faute de moyens. Leur examen neurologique est tellement inquiétant qu’il n’y a plus d’espoir.
Je commence à m’habituer à toutes mes anesthésies en solo absolu avec parfois une réanimation néo natale en parallèle, mais ce genre de gros stress est assez éprouvant et fatiguant.
Le collègue chirurgien avec qui je travaille est russe, originaire de Moscou. Il s'appelle "Yaroslav". Il a un sang froid impressionnant, et sait à peu près tout faire... il fait même des greffes de peau pour tenter de fermer des plaies ou des brulures.
Sinon, il césarise à tour de bras, fait de l’orthopédie et tous les traumatismes. Adultes, enfants, vieillards, sans distinctions, et le pauvre anesthésiste que je suis doit constamment s’adapter.
Nous avons même démarré un « programme de chirurgie électif » !
Il est difficile pour MSF de collaborer avec l’équipe locale : ils sont totalement indifférents, la loi du moindre effort semble être leur crédo, et surtout il y a un niveau de connaissances médicales qui fait peur, très peur... aucune idée des priorités, aucune idée de beaucoup trop de choses de base... Le travail ne manque pas pour organiser, planifier, préparer des cours pour le personnel, stimuler, encourager...
Les soignants Haïtiens sont très fiers et arrogants, nous regardent de haut et n’acceptent aucune remarque. Par contre ils ne viennent qu’à 9 heure ou 11 heures à l’hôpital, et s’en vont quand cela leur chante vers 16 heures en laissant tout en plan, ce qui signifie que nous autres petits médecins MSF devons venir par derrière et finir le travail pour que les patients ne soient pas abandonnés à leur triste sort.
Nous devons régulièrement réveiller nos infirmières qui dorment sur leur table de travail (même aux soins intensifs)...
Les familles aussi montrent une indifférence inquiétante : nous recommandons à des mamans d’enfants déshydratés de donner à boire la solution adéquate toutes les heures, et elles dorment toute la journée, ce qui fait que soit l’enfant décède , soit nous devons le perfuser, ce qui dans nos conditions de travail est vraiment difficile.
Je vais préparer des protocoles de soins pour mon service de soins intensifs, et revoir les protocoles d’anesthésie locaux, ce sera mon travail pour mon jour de repos demain, après avoir fait ma visite aux Soins Intensifs le matin.
Le travail ne manque pas, les responsabilités sont énormes, et le plus difficile est que chaque médecin est seul, vraiment seul pour assumer toutes ses décisions médicales...

mercredi 9 juin 2010

8 juin 2010

Journée très chaude sur le plan météorologique et professionnel...
Les urgences "normales" se sont succédées sans discontinuer: 3 césariennes en urgence, 1 grossesse extra utérine qui a saigné 1.5 litres dans son ventre, et une péritonite purulente et stercorale (perforations iléo caecales dans un contexte de typhoide avec nécroses intestinales)
Et tout cela dans un contexte techniquement très limité, et sans possibilités de réels soins intensifs en post opératoire...
Ce soir réunion de tout le projet Choscal au bureau...
Je suis sur les rotules, mais le moral tient bon.
Merci au soutien de Selina, Marie, Justine, Basile et Grégory, sans eux je ne pourrais pa faire ce que je fais.

mardi 8 juin 2010

7 Juin 2010

Durant la nuit nous avons eu droit à un orage tropical très bruyant et lumineux (éclairs) ce qui a fait baisser un peu la température, un vrai bonheur.
Le déplacement de  notre convoi a été difficile en raison de l'encombrement des routes, nous avons mis plus d'une heure pour arriver à Choscal.
Depuis ce matin je suis responsable médical des soins intensifs pédiatriques en plus de mon job d'anesthésiste et d'intensiviste pour les adultes: notre pédiatre doit partir prématurément et il n'y a personne pour faire le travail. Quand j'ai tenté d'expliquer que je ne suis pas pédiatre et que de gérer un prématuré de 28 semaine n'était pas vraiment dans mes compétences, on m'a fait comprendre que je n'avais pas le choix puisque personne ne peut faire le job...
A part cela, journée de travail assez calme.
Autour de nous (dans le bidon ville de Cité Soleil), a part des déplacements très importants de soldats de la Minustah armés jusqu'aux dents, mitrailleuse au poing brandie face à tout le monde, rien à signaler.
Par contre nous redoutons une flambée de violence en raison du mondial de foot qui va faire monter fortement la consommation d'alcool et donc la petite criminalité (pour trouver les moyens de se racheter de l'alcool, et en raison de l'augmenation des alcoolisations aigües): blessures à la machette et à l'arme blanche vont donc augmenter...
Nos patients sont relativement stables, sauf nos trois enfants comateux (malaria cérébrales ? encéphalites herpétiques ? méningo-encéphalite ?) qui ont fait de nombreux épisodes de convulsions cet après-midi.
Retour à la base en convoi: nous croisons de très nom breuses unités armées de la Minustah qui patrouillent dans les rues... Dieu seul sait ce qui se prépare...
Ce soir briefing sécurité...
Sinon, le moral tient bon, je suis bien trop occupé à l'hôpital pour penser à autre chose...

dimanche 6 juin 2010

5 juin 2010: Premier jour à Choscal

Arrivée à 7:30, en convoi, de tous les expatriés MSF, le trajet a été sans incidents.
Je suis censé faire la visite des soins intensifs (7 lits) en arrivant, mais le chirurgien vient d’emblée me voir: il y a une césarienne à faire en urgence pour souffrance foetale.
Premier gros rush de la journée. L’enfant a une présentation très défavorable et son front est déjà engagé et palpable par voie vaginale. La césarienne ne se passe pas trop mal, mais en réalité nous découvrons à l’incision qu’il s’agit d’une rupture utérine… Depuis combien de temps l’enfant a-t-il éte en hypoxie ??? l’extraction est très difficile et le chirurgien me demande de repousser la tête de l’enfant en faisant un TV.
A sa sortie l’enfant va très mal, en arrêt respiratoire et hypotone, sévèrement cyanosé et sans un cri, fréquence cardiaque à 100/min. Nous pratiquons une réanimation de l’enfant durant 45 minutes, puis après discussion avec notre pédiatre (occupé ailleurs), nous décidons de nous arrêter. Contre toute attente, ce bébé est toujours vivant, pousse de petits cris et fait même quelques réflexes de succion… La maman va bien.
Droit derrière, le chirurgien revient en courant: un blessé par balles… 27 ans, plaie par balle thoracique gauche (juste à côté du coeur)… avec pneumo-hémothorax, rupture de l’estomac, rupture de la rate et divers dégâts sur les côtes, la balle étant toujours logée dans les muscles para vertébraux lombaires et palpable à travers la peau. Intervention de 4 heures, dans des conditions vraiment très rudimentaires, le patient a perdu plus de 2 litres et demi de sang… heureusement pour lui nous avions des flacons de sang ce jour là… ce n’était pas son heure visiblement. Il discute ce jour tranquillement avec sa famille…
Le reste de la journée a été plus calme avec des visites de patients, des soins de plaie chirugicales, et une visite aux soins intensifs.
Retour cahotique en voiture dans notre maison MSF.
Le soir, mes colocataires ont fait la fête jusqu’à … 2 heures du matin …

Quelques mots sur la sécurité :

Nous travaillons dans un contexte de guerre… pas au sens habituel, mais dans les faits.
La ville de Port-au-Prince est composée de très nombreux quartiers de bidons-ville où s’entassent des centaines de milliers d’habitants parmi les plus pauvres de la planète. Malgré le dénuemement le plus total dans lequel ils vivent, ils sont « martyrisés » par des gangs qui se font la guerre pour augmenter leurs « territoires » d’influence, qui rackettent la population, qui braquent, tuent, volent, violent même les enfants… Cette situation existait avant le tremblement de terre qui n’a fait qu’en remettre une couche supplémentaire.
Actuellement, nous assistons à des combats entre gangs, des combats entre anciens chefs de gangs échappés de prison et nouveaux chefs de gangs.
La MINUSTAH composée principalement de casques bleus sud americains, a la lourde tâche de protéger une population qui leur est hostile, et de « faire le ménage » avec pour objectif louable de débarasser Port au Prince de ces gangs et rétablir l’ordre et la Paix publique. Pour ce faire, la Minustah emploie des moyens militaires (tanks, armes à feu , militaires) et font entre 1 et 5 interventions par jours dans différents quartiers, à l’improviste, pour rattraper des fugitifs.
Notre lieu de travail, l’hôpital de Choscal, se trouve au beau milieu de « Cité Soleil », le bidon ville le plus « chaud » de Port au Prince.
Nous nous trouvons donc dans une zone en guerre où règne une certaine insécurité.
Il existe un risque d’enlèvement (nous avons reçu tout une préparation pour savoir que faire et comment agir au cas où), il existe des risques de braquage, et la police haïtienne est lourdement corrompue et non fiable, voire dangereuse parce que acoquinée avec des chefs de gangs qu’ils protègent…
MSF a un excellent staff de sécurité et les consignes sont trè strictes.
Nous sommes en communication constante par radio, nos déplacements se font toujours en voiture, par convois de plusieurs véhicules, à des heures et sur des trajets décidés à la dernière minute.
Couvre-feu de 21°° à 7°° du matin. Dès la tombée du jour les déplacement sont très limités.
Il y a des zones de la ville qui sont interdites à toute circulation en permanence (zones noires).
MSF travaille dans cet hôpital depuis 2006 et est trè bien perçu et respecté par la population aussi bien que par les gangs, respecté par la MINUSTAH.
L’enceinte de l’hôpital est sûre et depuis 2006 aucune personne armée n’est entrée dans ce bâtiment.
Notre objectif : offrir des soins gratuits de la meilleure qualité possible à toute la population des bidons ville, population pauvre, afaiblie par des années de conflits, la malnutrition, le manque d’hygiène et l’absence totale d’accès aux soins, rester neutre, et soigner toute personne, quelle qu’elle soit : militaire, civile, appartenant ou non à un gang…
Et cela fonctionne.


J’ai ma propre radio, j’ai été formé pour l’utiliser, elle ne me quitte plus, et je dois la garder (discrètement sur moi) allumée lors de tous mes déplacements, avec une batterie chargée de réserve.
Chaque déplacement doit être autorisé, discuté et accordé par un staff sur spécialisé dans la sécurité et qui est informée en temps réel de toute situation dans la ville.
Pour des raisons de sécurité, il m’est interdit de faire des photographies…
Je peux vous assurer que les photographies que je vous ai mises n’ont rien, mais alors rien du tout, à voir avec la réalité. Elles proviennent de ce que l’on peut trouver sur internet.

4 juin 2010: Désespoir ...

note à mes lecteurs:
si je vous raconte tou ces détails, ce n'est pas pour me plaindre mais pour que vous réalisiez les conditions dans lesquelles nous sommes appelés à travailler: nous sommes responsables de nos patients, de la qualité de nos prestations, mais dans ces conditions de stress, il est parfois difficile de focntionner...

Nous sommes logés provisoirement dans une maison qui a tenu le coup au tremblement de terre et aux nombreuses répliques. Lits de fortune avec une moustiquaire suspendue au dessus. A plusieurs par chambres. Nous n’aurons pas droit à une minute d’intimité, sauf aux toilettes et sous la douche.
Nous sommes à nouveau embarqués à bord d’un véhicule MSF pendant 30 minutes pour aboutir dans un bar dancing de luxe, outrageant après tout ce que je viens de voir.
Un groupe de personnes est attablé, buvant des bières et fumant, plaisantant. Ce sont les personnes qui devaient nous accueillir à la base. Alors que nous sommes épuisés et choqués par notre arrivée, ils se font un malin plaisir de multiplier les récits tous plus inquiétants les uns que les autres à propos d’incidents militaires ou de fusillades entre gangs, d’afflux de blessés par balle, d’insécurité... de tirs en ville et autour de l’hôpital. Ils ont l’air désabusés et indifférents. Un des expatriés (ce sont tous les employés MSF qui ne sont pas de Haïti qui sont appelés ainsi) est là avec une (très) jeune femme Haïtienne et me la présente comme sa compagne (« tu comprends, - me dit-il -, je travaille ici depuis le tremblement de terre »...).
N’en pouvant plus de fatigue, je leur suggère de nous ramener à la base que nous puissions manger et nous poser, mais nous ne partirons qu’à 21:00 locale, soit pour nous 3 heures du matin...parceque le couvre-feu est à 21 heures et qu’on a bien le droit de rester dehors jusqu’à 21 heures...
Finalement, nous pourrons enfin prendre une douche (de l’eau froide qui sort d’un tuyau directement du mur), manger et nous coucher. Le bruit ambiant n’a pas cessé, les moustiques nous harcellent, il fait toujours une chaleur étouffante et humide, avec toujours cette odeur qui me prend à la gorge, ...et je suis dans un tel état de stress que je ne parviens pas à dormir...
Je passe la nuit dans l’angoisse et le désespoir, le découragement aussi : il est juste impossible de faire quoi que ce soit face à un tel désasre humanitaire, et surtout, ma sécurité semble sérieusement mise en jeu, j’ai le sentiment que je risque ma vie, à tout moment.
A trois heures du matin plusieurs coups de feu retentissent dans les rues voisines.
Pourquoi me suis-je engagé là-dedans... c’est décidé, demain je demande mon rapatriement en Suisse. Pour raisons psychologiques... même si cela me fait terriblement honte.
Pluie de sms et de coups de téléphones avec Selina qui me calme et me rassure, me raisonne, avec une douceur et une patience d’ange, à une distance de 7'000 km...avec un décalage horaire de 7 heures… Comment fait-elle pour avoir autant confiance en moi et pour ne pas m’envoyer ballader avec mes idées loufoques et mes questionnements constants... Tu es une Sainte de me supporter ainsi... Merci pour ton aide précieuse !
La journée du 4 juin se passera en attentes, briefing sécurité à toutes les sauces, juste ce qu’il faut pour que la pression et le stress continuent à monter…
Le 4 juin après-midi, visite de l’Hôpital de Choscal.
Dans un état de tension assez palpable, notre cheffe de mission décide de nous embarquer à l’hôpital Choscal : ce qui nécessite une longue série d’appels radio pour planifier les véhicules et la route à suivre pour s’y rendre (nous circulons toujours en voiture, jamais à pied, toujours en convoi de plusieurs véhicules, et toujours en contact radio permanent).
Au moment de partir, tout est bloqué : des manifestations ont lieu sur les principaux axes de la ville et il risque d’y avoir des échanges de coups de feu entre les casques bleus de l’ ONU (MINUSTAH) et les gangs ou la population.
Finalement, 10 minutes plus tard, nous partons rapidement entre deux interventions militaires de la MINUSTAH…
Je vous laisse imaginer dans quel état de relaxation j’ai fait le trajet de 1 heure…
Nous traversons en continu des « rues » bordées de part et d’autre de ruines, d’ordures, de déjections, avec une foule de femmes, enfants et adultes qui errent, des vendeurs de tout et n’importe quoi, quelques personnes qui martellent des ferailles récupérées sur les maisons écroulées et qui seront probablement vendues pour quelques sous. Au milieu de ce cahos, des chiens, des cochons, de poules, et un bruit continu, assourdissant. Et toujours cette odeur étouffante et cette chaleur écrasante. Tout n’est que désolation, destruction, pollution, saleté, désespoir.


Brutalement les véhicules s’arrêtent : nous sommes arrivés sur notre lieu de travail, en plein milieu du gigantesque bidon-ville qui « abrite » 200'000 à 300'000 habitants.
Un très vieux bâtiment en béton délabré, entouré d’une « cour » dans laquelle sont parqués des générateurs d’électricité qui tournent à plein rendement et qui dégagent une fumée âcre de diesel et une chaleur brûlante qui se surajoute à la chaleur ambiante, des véhicules MSF et des véhicules délabrés, un drapeau MSF qui flotte dans l’air vibrant de chaleur et la poussière, et au milieu de tout cela, une foule de patients, femmes, enfants, adultes, vieillards, des femmes en plein travail d’accouchement qui se tiennent aux murs courbées par la douleur et hurlant à la mort à chaque contraction, des enfants qui pleurent en hurlant, d’autres qui sont tellement faibles et malades qu’on les croirait sur le point de mourir, des tentes dans lesquelles sont alignés des malades sur des lits de fortune, et le va-et-vient des visiteurs, des soignants. Tout le monde nous regarde passer avec nos T-Shirt MSF : « Bienvenue à Choscal » sont les paroles continuelles que nous entendons avec de grands sourires. Nous défilons dans les différents services, pédiatrie, gynécologie, chirurgie, médecine interne, « radiologie », « laboratoire », …Tout est délabré, sale, le matériel qui fonctionne encore (probablement un faible 30%) doit probablement dater de la première guerre mondiale (généreuses donations du monde occidental consumériste).
Au milieu de tout cela, des soignants fiers et souriants, nous montrent leur travail avec satisfaction. Le contact avec les patients sont durs, froids, sans étatd’âme et brefs. Alors que, notamment pour les enfants, j’aurais eu envie de les prendre dans mes bras et de les consoler, j’aurais voulu serrer des mains, écouter des patients …
Débit de patients : 100 par jour. Moyens à disposition : hôpital de 100 lits, moyens logistiques inexistants et de fortune, 3 médecins, 15 infirmiers, des « brancardiers », pour 5 services, horaires de travail : 7°° - 17°° pour raisons de couvre feu. La nuit il y a un « médical » (médecin ou infirmier) et un « non medical » pour la sécurité.


« Alors, ton impression ? » C’est la question qui m’a été posée après cette visite étourdissante de 2heures.

En rentrant à la base, notre logement définitif nous a été attribué.

3 juin 2010: Plongée en enfer !

Pardon d’emblée à mes lecteurs... je vais vous transmettre les choses telles que je les ai ressenties et vécues. Cela n’engage que moi.

Vol Air France 3958 Pointe à Pitre (Guadeloupe) – Port au Prince (Haiti). Nous sommes en phase d’approche avant l’atterissage. Nous sommes épuisés par presque 24 heures de trajet. Mon collègue Javid, médecin urgentiste, qui va travailler sur le même projet que moi pour MSF Belgique, citoyen anglais, iranien par sa mère et soudanais par son père, très sympathique.
Il me fait signe et me montre du doigt le hublot. Nous survolons la ville de 2 millions et demi d’habitants, pendant environ 5 minutes. Tout ce que je vois n’est que champs de ruines et des gigantesques camps de tentes blanches ou bleues (plusieurs milliers de tentes par camps) avec un drapeau de la Croix Rouge ou de l’ONU.
Il est 17°° heure locale, mais pour nous il est 2°° du matin. Nous avonzs fait plus que 2 fois le tour du cadrant dans des avions, des trains, des aéroports, des navettes qui ne venaient pas, des taxis... un peu harassés de fatigue et de tensions, d’appréhension aussi.

Sortie de l’avion sur le tarmac (l’aéroport est là devant nous mais effondré et en ruines). Il fait une chaleur étouffante (35°) dont le ressenti est très pénible en raison de l’humidité. Nos chemises sont mouillées de transpiration. Les douaniers nous attendent sous une bâche en plastic blanc devant des tables en bois. Spectacle dérisoire de tentative de maintien d’un contrôle bureaucratique dans un pays en ruine. Nous devons tout de même remplir des fiches d’immigration, mais il n’y en a pas assez pour tous les passagers ! Il y a quelques étrangers (européens, tous des humanitaires), et principalement des haïtiens qui rentrent au pays (le tremblement a déclenché un exode massif de plusieurs milliers d’haïtiens à l’étranger, principalement les USA, Miali Floride).

A la sortie de l’aéroport, plusieurs chauffeurs attendent avec des pancartes : MSF, Médecins du Monde Canada, Save the Children, ONU, Water... que des humanitaires.

Nos chauffeurs MSF semblent très tendus, nous identifient à peine et nous « embarquent » rapidement sur le « parking (que je nommerais plutôt « terrain vague défoncé ») de l’aéroport. C’est à ce moment que je comprends pourquoi tout le monde semble stressé : des hordes d’enfants, et d'adultes nous harcèlent pour obtenir de l’argent ou à manger, et deviennent rapidement menaçants parceque nous n’avons pas le droit de nous arrêter (consignes de sécurité). Une voiture militaire de l’ONU casques bleus (la troupe s’appelle « MINUSTAH », c’est à dire mission internationale des nations unies pour la stabilisation en Haïti) nous attend et nous escorte : démarrage en trombe, partout dans la rue, des soldats armés sont parqués armes au point, tanks postés aux carrefours. Nous roulons beaucoup trop vite compte tenu de ce qui devrait être appelé des routes mais qui sont en réalité totalement défoncées.

Et là... c’est la descente aux enfers... partout, des milliers de personnes parfois à moitiés nues, errent dans les rues, le visage dévasté par la tristesse, l’épuisement, au milieu des ruines, des tas de gravats, des immondices, partout des maisons à moitié écroulées ou complètement effondrées, et surtout, surtout, une odeur pestilentielle nous prend à la gorge et au narines, nous brûle, c’est suffocant, je suis au bord de la nausée. C’est un mélange d’odeurs d’ordures, de cadavres en décomposition et de moisissures. Il y a un bruit assourdissant partout, des radios qui hurlent à tue-tête, des gens qui hurlent, des cris, des bagarres, des chiens qui aboient, des cochons qui trainent dans les ordures, des poules qui caquettent et des coqs qui crient pour annoncer une aube qui a déjà commencé depuis 17 heures. Mais il fait sombre, il n’y a pas un souffle d’air et le ciel est couvert d’une épaisse couche de nuages noirs. Temps très orageux, quelques éclairs et un tonnerre qui gronde. Cela ne fait que rajouter à la tension ambiante trop palpable. Le trajet dure presque une heure pour rejoindre une première base MSF. J’ai la gorge serrée, le coeur qui bat à tout rompre... : jamais je ne pourrai supporter tout cela durant tout un mois...

Quand nous arrivons à la base dans l’indifférence, il n’y a personne pour nous accueillir ni même nous informer, tous sont partis prendre un apéritif dans un des rares bistrot « chic » de Port au Prince qui ne s’est pas écroulé...

Dans quoi me suis-je donc engagé ? Si l’enfer existe, c’est sûr il est ici, je suis plongé en plein dedans... Pour ceux qui connaissent le Seigneur des Anneaux, cela pourrait être comparé à un gigantesque camp de prisonniers dans le mordor... Rien à voir, mais alors rien du tout avec ce que nous avons pu voir dans les medias en janvier 2010...

Maisons détruites

Maisons détruites
La Cathédrale de Port au Prince en ruines

Cité Soleil, le bidon-ville maudit

Cité Soleil, le bidon-ville maudit
un des abords de Cité-Soleil, vu depuis une des seule route "carrossable". Tout le reste est un dédale et un labyrinthe de "ruelles" très étroites dans lesquelles il n'est pas possible de circuler en voiture, et circuler à pied pour un blanc, correspond à un suicide... il y a 99 % de se faire agresser, dévaliser, kidnapper ou tuer. Même en pleine journée. Il s'agit d'une zone "noire" c'est à dire, accès interdit et danger maximum. Même l'armée des casques bleus ne s'y aventure pas... cette photo a été prise aux alentours de l'hôpital de Choscal.

Haïti juin 2010

Haïti juin 2010
un camp de tentes (pas d'ombre, pas d'eau, pas de douches, pas de toilettes, pas d'électricité): les tentes se déchirent à cause du soleil et du vent, et les brèches sont "colmatées" avec des bâches en plastique. Température la journée: entre 30 et 40 degrés. Une famille par tente.